Je fatigue un peu (voire beaucoup) mon entourage à réagir systématiquement en regardant les JT dès quand j'entends un contresens, un pléonasme ou toute autre grossière faute de français. Evidemment, si vous regardez les JT, vous pouvez imaginer le ressort que je deviens certains soirs. J'ai cherché à me corriger et à arrêter de relever ces écarts. Rien à faire...

Lorsque j'entends que les archéologues ont mis "à" jour des fossiles, je me demande toujours comment s'y prendre pour actualiser des fossiles... Evidemment, ils se contentent de les mettre au jour. Je m'agace lorsque l'on parle de la crédibilité que l'on accorde aux uns ou aux autres, alors qu'il serait si naturel de leur accorder son crédit. Mais le pompon, c'est lorsque, à l'occasion d'à peu près n'importe quelle manifestation d'envergure, on nous parle de foule des "anonymes". Là, mon sang ne fait qu'un tour, et je vais vous dire pourquoi.

Anonyme, selon notre bon vieux dictionnaire, veut dire qui n'a pas de nom. Or, ce n'est pas du tout le cas de tous les curieux, admirateurs, spectateurs et autres particuliers qui constituent justement ces foules dont nous parlons : chacun d'entre eux a un état civil, comme vous et moi. Alors, pourquoi ce terme plaît-il tant aux journalistes ? "La foule des anonymes" est devenu une expression toute faite, comme un professeur est toujours éminent ou un accident, toujours dramatique...

J'ai ma petite idée sur la question. Je pense que l'on utilise le terme anonyme par opposition à célébrité. Et oui, les people, si vous préférez. Naguère, on distinguait les laïcs des religieux, les civils des militaires, les élus de leurs administrés. Mais les pouvoirs religieux, militaire et politique ont bien perdu de leur aura. Aujourd'hui, le monde se divise en deux classes : les célébrités et les autres, donc les anonymes. Voilà pourquoi nous avons tous perdu notre patronyme dans la bataille...

Ce n'est sans doute pas par hasard que ce soit la télévision qui véhicule une telle vision de la société, d'un côté les célébrités, de l'autre le reste, "sans particularité" (comme une chambre d'hôtel anonyme).

Hormis le fait que cette vision du monde me semble aussi fausse qu'archaïque (sous ses dehors modernes), elle me permet de mettre en lumière combien un terme peut projeter à lui seul une vision de l'humanité, de ses valeurs et de ses croyances. Aujourd'hui, la célébrité est devenue une qualité intrinsèque, une valeur, voire un objectif, et c'est ce que révèle l'engouement pour la "foule des anonymes".

Dans le travail d'architecture d'information, chaque intitulé, chaque mot clé est choisi en opposition et en complémentarité avec les autres. En privilégiant un critère de distinction ou un autre, on transmet, parfois inconsciemment, sa propre vision du monde, divisé en catégories, en ensembles et en sous-ensembles. Le choix d'une représentation n'est jamais anodin et relève aussi de notre vision du monde, de notre morale et de notre éthique. Puissent, dans cette tâche, les architectes d'information en mesurer la portée avec plus de clairvoyance que certains JT.